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Rencontre avec Emily Loizeau pour la sortie de Mona

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Publié le emily-loizeau en interview sur flashebdo.com

 

Réenchanter nos parts obscures

Avec Mona, Emily Loizeau renoue avec la beauté, même si elle est informe et effrayante. Rare et précieux ! A découvrir en live à Moissac le 24 juin.

 La sortie d’un nouvel album d’Emily Loizeau laisse toujours présager des moments de grâce. Ici, elle est plus distordue, grinçante. On plonge dans les eaux sombres, à la rencontre d’un bébé de 73 ans et d’un marin disparu loin de chez lui. On y croise Docteur G, on ressent l’asphyxie à venir, on fait face à cette anormalité que l’on cache habituellement.

 Quelle est ton humeur actuelle ?

Emily Loiseau : Je suis profondément en colère, triste et inquiète de tout ce qui se passe. Mais je veux croire en la joie, en autre chose pour demain. Je veux contribuer à ce possible, faire de mon mieux à mon échelle. Je sens une prise de conscience, une envie de s’emparer des choses et cesser de croire en des personnes qui, finalement, n’ont pas le pouvoir et sont gouvernés par l’argent, les lobbys et les voix électorales.

Dans la plus parfaite des utopies… ?

Il n’y aurait plus la peur de l’autre. Il y aurait la tolérance, l’empathie et la conscience de la fragilité de notre planète, l’absolue nécessité de la préserver pour nos enfants et les générations futures.

Comme Pierre Rabhi, tu vis en Ardèche… dans une « sobriété heureuse » ?

Je m’y efforce mais suis quotidiennement confrontée à mes incohérences et à l’absurdité des nécessités qui se greffent en nous, comme des poisons. Nous ne sommes pas à la hauteur des enjeux. Mais je tends vers ça et essaye de décroître (rires) tout en faisant des choses ! Je crois que c’est ça être moderne aujourd’hui.

Ton père était poète et anarchiste. Que t’a-t-il laissé en héritage ?

Le sens de la révolte, la conscience de l’humain, de l’autre… Lui qui était libertaire m’a pourtant toujours dit : « A partir du moment où tu achètes ton pain à la boulangerie, tu ne peux pas ne pas aller voter. Il faut que tu te responsabilises ! Soit tu fais les choses par toi-même et tu vis en marge… Mais si tu fais un pas dans cette société, tu ne peux pas en profiter et ne rien faire pour elle ». Je crois beaucoup en ça. C’est compliqué en ce moment, on se demande bien pour qui on va voter et si ça sert à quelque chose… Mais il faut continuer, vaille que vaille, à croire et essayer de faire bouger les choses.

Qui est Mona ?

Un bébé qui nait vieux. Petit à petit, on comprend que cet enfant est psychotique. On est propulsé dans l’univers froid et déshumanisé de la psychiatrie : les diagnostics absurdes de médecins qui tiennent, très sérieusement, des propos abracadabrants. C’est raconté comme une BD de manière très irrévérencieuse, insolente et barrée.

Tu fais appel à ton histoire personnelle ?

C’est l’histoire transposée et transfigurée de ce que j’ai traversé avec ma maman. En vieillissant, elle s’est laissée dévorer par la maladie. La traversée a été très dure. On se sent seule quand on accompagne quelqu’un, face aux institutions… On finit par être très en colère. J’avais besoin de transformer tout ça en une transe joyeuse, un bal avec des personnages punk rock.

Un spectacle théâtral et musical est à l’origine de ce disque…

Mona est la bande-originale du spectacle : 13 chansons qui s’écoutent très simplement, sans nécessairement en connaître l’histoire. J’ai eu envie d’écrire autrement, contrainte par la narration. Parfois, quand on doit faire quelque chose d’utile, on rassemble ses émotions de manière très dense et moins narcissique. Une urgence que je trouve salutaire et excitante.

C’est ce spectacle que l’on pourra voir à Moissac ?

Non, ce sera complètement autre chose. La pièce de théâtre recommencera à tourner à l’automne 2017. Là, on est dans une forme concert, même si je raconte en filigrane l’histoire…

Mona est très aquatique…

J’y raconte deux histoires liées à l’eau : la naissance d’un enfant qui finit par se noyer de l’intérieur, et celle d’un bateau de la Navy coulé par les Allemands au large de la Crète. Un marin écrit à sa femme qui attend un bébé, une métaphore de la première histoire… Deux naufrages en parallèle. C’est onirique avec parfois une réalité plus crue.

Un moyen de conjurer la douleur ?

Le déséquilibre mental est très tabou. Le monde a peur et fait tout pour ne pas s’adapter à cette part de nous-même… Il serait temps de l’accueillir d’une manière plus humaine. Je ne jette pas la pierre aux médecins, même si certains m’ont mise très en colère. Ils ont malgré tout du courage et de la ténacité. Ils sont comme des veilleurs, qui parfois ne veillent pas bien, confrontés à un système et des moyens qui ne les aident pas. Mona, c’est une quête vers la lumière, une envie d’en découdre. Un hommage à ma maman, à toutes ces heures de joie, car dans la douleur et la folie, il y a aussi des moments drôles.

Propos recueillis par Claire Balerdi.

20e festival des Voix de Moissac / 17 au 26 juin

L’intégralité de l’interview à écouter ici :

 

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