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Robert Guédiguian, un cinéaste de combat

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Guediguian Cinematheque

Robert Guédiguian, président de la Cinémathèque de Toulouse pose en exclusivité pour Flash devant l’objectif du photographe toulousain Jean-Jacques Ader. © Jean-Jacques Ader

C’est à la Cinémathèque de Toulouse, dont il vient d’accepter la présidence, que nous avons rencontré Robert Guédiguian. Il nous a consacré une demi-heure de son emploi du temps pour nous expliquer comment il envisage ses nouvelles fonctions. L’occasion aussi de parler de ses convictions d’humain et de cinéaste, sans se départir de l’accent de Marseille qui pimente ses engagements.

Robert Guédiguian est né à Marseille en 1953 dans le quartier populaire de L’Estaque qu’il n’a cessé de mettre en scène depuis son premier long-métrage, Dernier été, réalisé en 1980. Dans cette lignée, Marius et Jeannette est le plus célèbre, mais il y a aussi A l’attaque, La ville est tranquille, Les Neiges du Kilimandjaro parmi la quinzaine de chroniques sociales qu’il a tournées. Fidèle au milieu ouvrier dont il est issu, il l’est aussi à ses origines arméniennes qui lui ont inspiré Le Voyage en Arménie, et Une Histoire de Fou sorti pour le centenaire du génocide arménien.

Avec L’Armée du crime qui rappelle l’histoire du réseau de résistance Manouchian, ces films traitent de la lutte armée, de sa nécessité comme de ses limites. Robert Guédiguian se revendique « cinéaste engagé » et construit sa cinématographie avec les mêmes acteurs depuis ses débuts : Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride, Gérard Meylan.

La famille s’est élargie au fil du temps avec l’arrivée notamment de Robinson Stévenin, Grégoire Leprince-Ringuet, Lola Naymark et Simon Abkarian. Mais c’est avec les trois premiers qu’il tourne actuellement son prochain film La Villa, un huis-clos dans une calanque… de Marseille, bien entendu.

Avez-vous hésité avant de prendre la présidence de la Cinémathèque de Toulouse ?

Robert Guédiguian : Pas très longtemps. Cette proposition m’a été faite par Serge Regourd (vice-président) que je connais depuis une bonne dizaine d’années. J’ai réfléchi en terme d’emploi du temps car je continue à faire des films et à en produire avec les sociétés Agat Films & Cie et Ex Nihilo.

Je me suis vite aperçu que le lieu était très bien « dirigé », et que je n’étais que président, ni délégué général, ni directeur.

Quels sont vos projets pour cette institution ?

Pour moi, la Cinémathèque est un lieu de combat comme la culture en général. C’est un très bel outil pour le cinéma et la citoyenneté qu’il faut développer. Par définition, une cinémathèque doit toujours être en capacité de recevoir de nouveaux dépôts. Le site de Balma est plein à craquer et il nous faut trouver les moyens de continuer à enrichir les collections.
Le deuxième objectif, c’est le développement du public. Si les enfants doivent toujours apprendre à lire et à compter, il est important aujourd’hui qu’ils apprennent à regarder car notre société est de plus en plus envahie par des images non éditorialisées. Il faut veiller à ce que les regards soient aiguisés, une cinémathèque est le lieu idéal pour ça.

On pourrait doubler la capacité d’accueil des jeunes, en faisant venir ceux des alentours de Toulouse. Pour cette éducation du regard, il nous faut créer des postes de travail et aménager les locaux.

Comment trouverez-vous les moyens financiers de ce développement ?

On ne parle que de réduction de budgets pour la culture depuis quelques années. Il faudrait que cela change. Ceci étant dit les tutelles de Toulouse sont fières de cet outil qu’elles ont toujours défendu.

Le Conseil départemental a maintenu sa subvention, le Conseil régional l’a augmentée pour être au même niveau, la Ville a fait des efforts, il reste à convaincre la Métropole. Il faut aussi continuer à développer du partenariat et accroître les collaborations avec les autres cinémathèques (Paris, Lyon, Barcelone, Lausanne…). On va essayer d’augmenter de 15 % à 20 % notre budget d’ici 5 ans pour mieux travailler.

Ce bâtiment est un lieu de culture ouvrière et c’est justement l’un des thèmes récurrents de votre œuvre cinématographique…

Oui je sais, le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol et l’Union Générale des Travailleurs étaient installés ici pendant le franquisme. J’arrive donc chez moi (rires).

Je suis issu de ce monde-là, mon père était ouvrier et ma mère faisait des ménages. Ils m’ont permis de faire des études et je me sens redevable. Je me considère un peu comme leur porte-parole.

Certains disent que la lutte des classes n’existe plus…

On ne peut plus définir la lutte des classes comme le faisait Marx au XIXe siècle. La classe ouvrière et la bourgeoisie ne se présentent pas de la même manière mais, ce qui est sûr, c’est qu’il y a toujours des riches et des pauvres et que les inégalités se creusent. Pour moi la lutte des classes n’est pas antinomique avec la démocratie, mais au contraire la fait avancer.

Vous montrez, notamment dans Les Neiges du Kilimandjaro, la désillusion de la classe ouvrière…

Pas sa désillusion mais plutôt sa perte de conscience d’elle-même, de la culture de la solidarité qui s’oppose à la compétition des riches.

Le crédit, la télévision, la publicité, tout concourt à nous rendre tous pareils, comme si il n’y avait qu’une seule façon de vivre, celle que la bourgeoisie nous impose. A vouloir se limiter, on perd sa propre direction : les « pauvres gens » perdent la tête.

Que pensez-vous des mouvements qui se développent en Europe comme les Indignados en Espagne ou les Nuit Debout en France ?

J’en suis ravi. Je pense qu’il y aura une traduction politique de ces mouvements. Mais d’une manière différente, plus horizontale, parce que les partis de droite et de gauche ont failli. Les nouvelles générations ne veulent plus entendre parler des syndicats, ni des partis traditionnels.

Même s’ils ne sont pas en situation de prendre le pouvoir, ils ont du pouvoir et les gouvernants sont obligés d’en tenir compte. C’est déjà une nouvelle définition du politique.

L’autre thème récurrent de votre filmographie, c’est la lutte armée, abordée à travers l’Arménie ou le groupe Manouchian. Pourquoi cela vous tient-il à cœur ?

Toutes les formes de lutte me tiennent à cœur, celle-là aussi. Quand le peuple est en état de légitime défense, la violence qu’il exerce devient légitime.

Le cas archétypal, c’est évidemment la Résistance française. Ce débat m’intéresse aujourd’hui car on ose parler de violence quand on lance un œuf sur un patron, on déchire la chemise d’un cadre ou quand les Conti jettent deux ordinateurs par la fenêtre. Cette criminalisation m’inquiète et il me paraît important de retraiter cette question.
Je montre toujours les limites de la violence et j’ai toujours condamné le terrorisme aveugle. Mais la violence ciblée, comme celle des jeunes Arméniens dans les années 80 qui ont exécuté des dirigeants ou des militaires turcs (des fascistes, il faut s’en souvenir), me semble juste.

Leurs bombes ont réveillé les consciences. S’ils n’avaient pas fait ça, la cause arménienne serait bel et bien enterrée. Le personnage de la victime innocente m’a donné le bon point de vue pour faire le film, pour développer la problématique de la violence avec sa légitimité mais aussi ses dangers, ses dérives qui n’ont plus rien à voir avec la cause que l’on défend.

Votre avis sur les attentats de Daech ?

Je condamne sans équivoque. Comme dit l’un des personnages de L’Armée du Crime : « être partisan, c’est être du côté de la vie, contre la mort ». Ceux qui président aux attentats qu’on dit de Daech, ont une fascination pour la mort, pas pour la vie.

Comment analysez-vous que des enfants français soient embrigadés par un tel fanatisme ?

Pour moi, c’est un mystère. Il y a quelque chose que je ne peux ou ne veux pas comprendre. Pour qu’un cerveau se remplisse de telles insanités, il faut qu’il soit bien vide et cette inculture chez certains jeunes est terriblement inquiétante.

Cela pourrait-il faire le sujet d’un film ?

Oui car les films que j’ai vus sur le sujet ne me satisfont pas. Ils ne font qu’exposer les faits, ce qui ne m’apparaît pas la peine. Il faudrait montrer des exemples qui nous font réfléchir, nous aident à comprendre. Si je faisais un film sur ce sujet difficile, il y aurait un vrai scénario et j’affirmerais mes positions.

J’aime les films où les points de vue des auteurs sont affirmés, quitte à ne pas être d’accord. Une certaine critique n’aime pas le cinéma engagé mais il reste assez de gens qui l’apprécient pour qu’on continue.

Vous êtes fidèle à une ville et à une équipe, quelle évolution avec le temps ?

Nous travaillons, comédiens et techniciens, toujours de la même manière. Nous avons des méthodes de travail collectives, plus en lien avec les lieux et les gens. Par exemple, si nous tournions ici, au bout d’une semaine nous connaitrions tout de la rue du Taur.

Nos sujets changent puisque le monde change mais toujours en travaillant sur les « pauvres gens » pour reprendre l’expression de Victor Hugo. J’aimerais que mes films leur fassent prendre conscience de leur culture, de leurs valeurs, leur montrent le contraire de ce que la société leur dit, qu’ils sont des êtres humains de plein droit.

D’où tenez-vous ce sens du récit qui tient en haleine ?

D’une volonté de narration. Le cinéma que j’aime est un cinéma qu’on peut lire au premier degré : une histoire avec des personnages qu’on suit de A jusqu’à Z, une apparence simple, limpide et fluide. Des films que mon père aurait pu comprendre.

Derrière le récit, premier degré de lecture, je mets diverses couches de sens. Parmi mes références : John Ford, Ken Loach, Jean Renoir.

EN SAVOIR + sur la Cinémathèque de Toulouse

Retrouvez cet interview en version audio :

 

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