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Le street art est-il subversif ?

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Du au Toulouse

Des oeuvres de street art naissent librement chaque jour sur les murs de nos villes mais elles apparaissent aussi, et de plus en plus, sous l’impulsion des institutions et du marché de l’art. Le street art, mouvement pluriel, mouvant, est tiraillé depuis longtemps par de nombreuses forces. Quelques pistes pour saisir les contradictions et les évolutions possibles de ce pan incontournable de la création contemporaine.

Street art, graffiti : ces termes sont très, trop généraux pour évoquer toutes ces formes d’art visuel créées dans les rues. A l’origine c’était un art illégal, gratuit et éphémère. D’après l’historien de l’art Paul Ardenne, « l’essence du street art, c’est la transgression et le refus du système ». Né dans les années 50 en Californie, loin des écoles d’art, il s’est développé à New York, à Paris, à São Paulo où les « pichaçãos » graffaient sur les murs leur rage de vivre. Le street art était et reste, malgré les dérives que je vais évoquer, un thermomètre de la vie sociale : « que sa température monte, le mur se couvre de graffitis » disait déjà Brassaï.

A ses débuts, il s’exprime hors des lieux consacrés à la culture (les musées, les galeries, les institutions) pour parler à ceux qui, justement, ne les fréquentent pas. Ces street artistes travaillent dans l’urgence, le plus souvent seuls, avec le risque permanent de l’interdit.

Quelques pionniers…

Keith Haring, (1958 – 1990), a quitté sa ville de province natale pour New York où il découvre une culture alternative et rencontre son ami, Jean-Michel Basquiat (1960 – 1988). Haring peint très rapidement, sans jamais de croquis préalables, sur des supports inédits (les murs des rues, le métro, des entrepôts) et sous l’objectif d’un
photographe qui le photographie en permanence même quand il est arrêté par la police. Il inonde les rues de son Radiant Baby qui depuis a été décliné de toutes les façons en produits dérivés.

Invité en 1984 au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, il a peint très spontanément sur la porte d’un vieux monte-charge une oeuvre qui depuis a été déposée, pieusement conservée et restaurée.

Quant au génial Basquiat, au style à la fois enfantin et effroyablement sérieux, une de ses oeuvres a été vendue 14 millions de dollars à New York. Mais il faut reconnaître que c’est un grand bonheur de pouvoir découvrir son oeuvre dans des expositions quand on n’a pas pu les voir à New York à l’époque de leur création.

Paradoxe, contradiction, évolution

Le cas d’Ernest Pignon Ernest est différent. Il est né bien avant Keith Haring et Basquiat et il est toujours actif aujourd’hui. Très engagé politiquement, dès les années 70 il couvre les murs des villes de sérigraphies ou de dessins en noir et blanc magistralement exécutés. Il veut ouvrir les esprits, montrer l’injustice : l’Apartheid à Durban et Soweto, les victimes de la Commune sur les marches du métro Charonne à Paris, les désespérés dans des cabines téléphoniques, des réfugiés sur les murs fatigués de Naples…

La fresque d’Eric Lacan lors de l’exposition Mister Freeze 2016 © Flickr-Jamiecat

Partout dans le monde ces corps à l’échelle humaine s’intègrent et dialoguent avec le contexte urbain avec force, contestation, questionnement et tragique beauté. Et puis il y a ceux moins connus ou totalement inconnus pour qui s’exprimer est une absolue nécessité, indépendamment de toute considération commerciale, de toute autre légitimité.

Là, les avis divergent. Certains pensent que quand un artiste urbain expose dans des lieux institutionnels, sa pratique se voit légitimée, après c’est une question d’équilibre, mais le street art doit-il chercher l’équilibre ? D’autres, comme Pascal Feucher, directeur de l’Urban Spree à Berlin, pense que « la récupération ne fera que créer un phénomène comparable à l’académisme du XIXe siècle, c’est-à-dire des artistes pompiers, récupérés par des politiques qui finalement ne produisent pas grand-chose d’intéressant. »

Il est incontestable que, depuis l’an 2000, le street art sort de la clandestinité, il devient « tendance ». Il existe par exemple des « street art tours » pour touristes à la recherche de sensations fortes en toute sécurité. Mais la force et la qualité plastique de certaines de ces réalisations font que les professionnels du monde de l’art s’y sont intéressés bien évidemment. Donc les musées, les galeries les invitent, les collectionneurs les achètent.

Des expositions comme Rose Béton à Toulouse investissent à la fois les lieux muséaux tels que les Abattoirs et le Château d’Eau et les rues avec des oeuvres et des interventions de Boris Tellegen, Futura, Henri Chalfant, Craig Costelo, Mist, Tilt. A Roubaix il y a aussi actuellement : Street génération(s) – 40 ans d’art urbain. Dans le lieu idéal qu’est la Condition publique, laboratoire pluridisciplinaire ouvert en 2004, 50 artistes ont accepté de participer à cette exposition.

Les œuvres sont toujours très puissantes, étonnamment variées. Est-ce une trahison, ou une inévitable évolution ? Après tout, pourquoi cette tentation de faire perdurer dans nos esprits le mythe de l’artiste maudit et fauché ? Y-a-t-il des limites à ne pas franchir ? Par exemple, quel choc et quelle sensation désagréable de se trouver dans un grand centre commercial face à des « animations street art » organisées, planifiées, limitées à des horaires précis par les grandes enseignes commerciales ?

Notoriété et contestation

Shepard Fairey, devenu mondialement connu lors de la campagne présidentielle américaine de 2008 (c’est lui qui a créé le poster HOPE de Barack Obama qui deviendra l’icône de la campagne), vend maintenant ses oeuvres très cher. Depuis, il a pris clairement parti contre Trump. Shepard Fairey, c’est inévitable, navigue entre commerce et contestation. Autre artiste qui utilise sa notoriété pour porter un discours contestataire : le célèbre Bansky. Il continue à dissimuler sa véritable identité et à répandre ses images fortes, percutantes, dérangeantes parfois.

Idem avec JR, et sa fresque gigantesque (150 m2), hallucinante, actuellement présentée au Palais de Tokyo avant d’être installée de manière pérenne à Clichy Montfermeil. Après la mort de Zyed et Bouna, il est allé photographier de très près les habitants de cette ville de Seine Saint Denis. La fresque a la puissance et l’ampleur d’un Diego Rivera du XXIe siècle appuyée sur une réalité d’aujourd’hui. Pour lui, la photographie est une arme permettant de mettre en image les invisibles tout en luttant contre les clichés médiatiques.

Pour le street art, l’histoire n’est pas écrite. On y voit le pire et le meilleur, le pur et le compromis. C’est un mouvement à l’image de notre société plurielle, contradictoire, mouvante, insaisissable mais pleine d’énergie vitale.

Retrouvez la suite de notre dossier street art  par ici ->

Soone : “Je ne vis pas de subventions, donc je ne subis aucune contrainte”

“L’affiche est un art mural éphémère, comme le street art”

” J’ai créé City of Talents pour aider les street artistes toulousains “

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