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“Seule la récurrence compte, seule la continuité paye”

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Du au Toulouse

Il va faire vibrer nos sens, nos regards, nos esprits. Le Printemps de septembre, dans son édition intitulée Fracas et Frêles Bruits, nous fait découvrir des formes d’expression
artistiques émergentes qui racontent et pensent le monde sans l’encombrer ni le perdre. Rencontre avec Christian Bernard, son directeur, pour découvrir les artistes invités.

Fracas et Frêles Bruits : emprunté au Frêle Bruit de Michel Leiris, ce titre en forme d’oxymore semble révélateur de la diversité et de la teneur des expressions artistiques qui se manifestent dans ce nouveau Printemps de septembre devenu biennal. Y a-t-il oppositions ou cohérence dans cette diversité ?

Christian Bernard : Selon la distance que vous mettrez entre la scène et vous, vous percevrez plus ou moins d’oppositions ou de cohérence. l’activité artistique est tributaire du temps dans lequel elle se développe. le Zeitgeist, l’esprit du temps, est cette puissance unificatrice qui tient ensemble les formes d’une période.

Plus on s’en éloigne et plus elles gagnent en cohérence. avec le recul, la coprésence des œuvres dans une unité de temps donnée leur garantit une communauté de sens. la diversité des formes actuelles tient à la fin des paradigmes unifiants.

Elle tient aussi au différentiel de développement historiques entre les scènes et les acteurs. elle tient enfin à l’abandon des critères historicistes et formels au profit des considérations anthropologiques et politiques.

Certaines œuvres se situent au cœur des conflits et des tensions actuelles. Lesquelles ?

C. B. : Dans Girls, Ghosts and Wars, l’exposition des films créés par Ange Leccia pour la Maison Salvan à Labège comme dans le travail d’enquête critique de Vincent Meessen, dans la formidable pièce de Lisa Reihana, In Pursuit of Venus (Infected) ou dans le film-tract de Tracey Moffatt, Vigil, pour ne citer que ces quatre artistes, la guerre, la colonisation, la tragédie des migrants, sont des sujets centraux qui imposent leur évidence dans le monde d’aujourd’hui comme dans l’art actuel qui s’est pour une grande part employé à retourner ses couteaux dans les plaies de l’époque.

Depuis le tournant des années 1990, les œuvres d’art sur l’art ont cessé d’orienter l’activité artistique au profit de formules relevant d’un type de néo-engagement. De nombreux artistes se sont placés au cœur des débats sociaux, politiques, anthropologiques avec une ambition critique souvent radicale. C’est souvent manière de prêcher des convertis avec des avalanches de bons sentiments. C’est aussi parfois l’occasion de cristalliser magistralement un aspect odieux du monde. le conflit nous hante et nous structure dans le maëlström des images et des violences de l’époque.

Qu’entendez-vous par « l’autoréflexivité de l’exposition muséale » ? Il semble que l’exposition de Nina Childress au musée Paul-Dupuy en soit une manifestation.

C. B. : En 2016, une séquence du Printemps de septembre s’intitulait Jeux de musées. Elle incluait l’exposition d’Aurélien Froment et Raphaël Zarka aux Abattoirs, Le Musée égaré, à Paul-Dupuy, dont le commissaire était Charles Esche et Le Musée préparé, ma proposition avec la collection de la Fondation Cartier au musée des Augustins. Trois façons de mettre en exposition la forme-exposition dans la forme-musée. Trois façons de faire bouger les lignes en soulignant les impensés et les stéréotypes du musée.

A ce stade de son histoire, et je crois que cette histoire s’approche de son terme, le musée ne peut plus travailler comme si ses usages étaient éternels. Il doit se mettre en crise et travailler à nouveaux frais avec les collections et les artistes, de sorte que ses processus expositionnels soient mis en évidence comme des moments des œuvres et non comme des vérités « scientifiques ».

Nina Childress a choisi une quarantaine d’œuvres dans les collections du musée des Augustins et elle les met en scène en compagnie d’une trentaine de ses propres pièces au musée Paul-Dupuy. Le choix, la logique d’accrochage, la scénographie, le parcours proposé, et toute l’ironie qui se déploie ici font de cette exposition d’œuvres muséales dans un musée public une opération de mise en abîme critique et jubilatoire. Rien à voir avec l’ordinaire des musées.

Laurent Mareschal et son installation “Ici ailleurs” à voir à l’Hôtel-Dieu

Vous (et les autres commissaires) avez choisi des œuvres de différentes techniques et disciplines…

C. B. : Tous les choix sont les nôtres (à Anne-Laure Belloc et moi-même) même si ce n’est pas nous qui les avons tous proposés. Nous partageons évidemment ceux des commissaires invités, Marc Bembekoff et Garance Chabert ou Jill Gasparina.

Il n’est plus possible aujourd’hui de bâtir un festival comme le nôtre sur un médium ou une façon de faire de l’art. la peinture a depuis longtemps perdu sa position centrale. la vidéo est partout, le son, la performance aussi.
Les techniques les plus anciennes persévèrent et rebondissent (Yvan Salomone et Michel Perot au CIAM-La Fabrique ou Elodie Lesourd et Laurent Proux à Lieu-Commun). nous n’avons pas cherché à couvrir le spectre des pratiques actuelles. cela n’aurait pas plus de sens que de choisir un thème que les artistes viendraient illustrer.

Nous rendons compte de rencontres et de préférences parmi les œuvres qui nous semblent contemporaines. Ces préférences, nous pouvons les argumenter. Elles fabriquent un paysage, une couleur, une phrase qui dit quelque chose dans le chaos de l’offre et du monde. Chacune de ses propositions individuelles vaut pour elle-même et dans l’ensemble comme un item du programme qui est une méta-exposition collective.

Est-ce la première fois que l’église des Jacobins accueille le Printemps de septembre ? Lieu sublime où l’œuvre de Sarkis, tellement chargée de spiritualité devrait s’épanouir tout particulièrement.

C. B. : Oui, c’est à ma connaissance la première fois que le Printemps de septembre présente une création pour l’église des Jacobins. J’en rêvais, Marie Bonnabel, la responsable du lieu, l’a permis. Quoi de plus excitant que de proposer un bâtiment si beau et si chargé d’histoire et de mémoire à un artiste ?

Il faut qu’il sache sentir, comprendre et aimer le lieu. Il faut qu’il trouve quelle forme donner à sa rencontre avec lui. Il faut que ce soit compatible avec les contraintes du bâtiment, avec la vocation cultuelle et touristique du site, avec la sensibilité religieuse, etc. Il faut enfin pouvoir financer la production. Ici, le Groupe Pierre Fabre nous a aidés. Une création de cet ordre est toujours un pari et le résultat de l’interaction de nombreux acteurs et données. Sarkis a eu aussitôt l’intuition de la voie à suivre. Mesure de la lumière est le titre de son œuvre. Elle mesure en effet le lieu, la verticalité vertigineuse de la nef avec de la lumière. Vous verrez comment il s’y est pris pour associer son univers plastique à la colonnade centrale qui fait toute la singularité et toute la puissance spirituelle de cette église.

A la différence d’un musée, un festival est éphémère mais populaire et à l’échelle d’une ville, d’une agglomération, presque d’une région. Peut-il laisser une trace profonde ?

C. B. : Dans notre domaine, qu’est-ce qui laisse une trace profonde ? Je crois que le Festival d’Avignon ou la Biennale de Lyon sont deux exemples de festivals dont l’empreinte sur leurs villes est indéniable. Cela signifie que le théâtre ou l’art contemporain y ont acquis droit de cité à une échelle importante. Il suffirait qu’un jeune d’ici rencontre dans une de nos expositions son désir de consacrer sa vie à l’art pour que nous ayons gagné. Seule la récurrence compte, seule la continuité paye.

Un festival comme le nôtre, par sa capacité à affecter régulièrement une communauté curieuse et attentive, crée des conversations, des souvenirs partagés, des événements pour notre mémoire collective qui ne se perdent pas si vite.

EN SAVOIR + sur Le Printemps de septembre

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