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Le bel âge

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Du au Théâtre Sorano

Événement d’un été indien troué par les flèches enthousiastes de la jeunesse et de la création, le festival Supernova #3 fait péter les coutures du Théâtre Sorano. En ouverture, L’Eveil du printemps mis en scène par Sébastien Bournac avec des comédiens sortis de l’AtelierCité donne le ton : exalté.

Décidément, vous ne faites pas votre âge Sébastien Bournac…

Sébastien Bournac : Effectivement je crois que je suis toujours au début, que je suis toujours un jeune créateur, un éternel adolescent. Un peu insupportable parfois (rires). Comme Pasolini, comme d’autres. Et qu’en tout cas Supernova ne doit pas s’enfermer dans l’équation un peu ghetto « jeune création = jeunes créateurs + jeunes interprètes ». C’est plus ouvert que ça. C’est l’occasion aussi, via des metteurs en scène plus âgés comme Stuart Seide, Gildas Millin, moi… de mettre en valeur de jeunes interprètes. Et de poser les questions de la création également sous l’angle de la transmission.

Dans votre parcours de metteur en scène vous avez toujours beaucoup travaillé avec des jeunes. Et cette année vous ne faites que ça…

S. B. : Mon intérêt pour la jeunesse ne date pas d’hier en effet. En 1999 j’étais enseignant et formateur quand Jacques Nichet m’a confié un chantier sur un texte de Lagarce. J’ai créé dans une grande liberté avec cette promotion là : un moment fondateur qui a d’ailleurs donné son nom à ma compagnie, Tabula rasa. Puis ça a été tous les projets Jeunesse en création à Rodez, Urgence de la jeune parole au Théâtre de la Digue et le travail mené avec presque toutes les promotions de l’Atelier du Théâtredelacité jusqu’à aujourd’hui : c’est donc un positionnement que j’ai choisi dès le début et une façon d’aller au bout de ma démarche.

Le choix de ce texte a une histoire…

S. B. : Oui il date de ma rencontre avec ces mêmes jeunes il y a deux ans. J’avais apporté plusieurs textes qu’on a lus ensemble, beaucoup discutés et ils ont choisi ce formidable texte de Wedekind. On a mené dessus un premier chantier, très libre, dans la contrainte imposée par l’exercice (faire jouer toute la promotion de l’Atelier) qui a abouti à une maquette présentée l’an dernier. Mais là, on est dans une autre étape, où mon rôle et le leur sont définis différemment : c’est le même texte, on en a une expérience commune, mais on est maintenant réunis autour de la création d’un spectacle. Je trouvais intéressant de leur faire vivre cette différence.

En quoi est-ce si différent quand le texte support est le même ?

S. B. : Lors du chantier initial ce qui est à l’œuvre ce n’est pas de bâtir un spectacle : on est là pour faire travailler tous ces jeunes comédiens, pour les faire jouer, progresser, leur faire découvrir un univers. Au fond on ne se positionne pas vraiment dans un acte de mise en scène, on est plutôt un animateur qui assure de la direction d’acteurs, de la dramaturgie, mais sans le même engagement ni la même rigueur que pour un spectacle. L’atelier c’est très libre, c’est un laboratoire. Mais dans la création, je reprends les décisions et j’ai revu tous les choix, à commencer par la distribution.

Vous retrouvez du coup la posture du metteur en scène qui « tire les ficelles » ?

S. B. : C’est à nuancer, j’écoute beaucoup bien sûr. Mais après je tranche. Et je donne ma règle du jeu. Ça va sûrement de pair avec une idée du théâtre que j’ai et dont je réalise qu’elle n’existe peut-être plus beaucoup. L’idée qu’il y a de grandes œuvres, plus grandes que nous, et que de s’y confronter nous fait grandir. Je ne suis pas fan du théâtre « à hauteur d’homme » comme disait Jouvet, qui ramène systématiquement les choses à soi. J’aime la spiritualité et le sacré. Je crois que la littérature et les œuvres dramatiques sont des énigmes qui nous dépassent : notre travail en répétition, c’est d’aller les chercher, y compris dans leur opacité.

Est-ce que ça signifie que vous montez l’Eveil du printemps en respectant à la lettre la façon dont Wedekind l’a écrit ?

S. B. : Non justement, le travail avec ces jeunes m’amène à arrêter de penser comme le dit Vitez que les œuvres du passé sont comme des galions engloutis qu’on pourrait ressortir tels quels. Au contraire. Faire LA belle mise en scène de l’Eveil du printemps ne m’intéresse pas. En revanche essayer de mettre en scène le dialogue entre la jeunesse de l’œuvre et celle du plateau, de les confronter, oui. Prendre des bouts du texte, retailler, faire des coupes, pour en faire un objet contemporain. On a improvisé, réécrit, enrichi de témoignages personnels dans un va-et-vient permanent entre ces jeunes actuels et l’œuvre. L’idée c’est d’observer ce qui se passe quand on convoque une œuvre de fiction et qu’on la met en miroir de nous-mêmes.

C’est une pièce chorale qui gravite autour de quelques figures?

S. B. : Une pièce collective, tchekhovienne, mais traversée de parcours, l’histoire d’un groupe de jeunes comme on peut en voir dans les séries sur Netflix par exemple ou dans les lycées. En travaillant avec une promotion aussi soudée que celle-ci j’avais déjà l’énergie du groupe. M’incombait plutôt de faire surgir des individualités pour porter ce texte qui est une enquête sur l’adolescence, sur l’expérimentation de soi dans le monde. Elle date de la fin du XIXème siècle mais elle est construite de façon syncopée, très vivante, en tableaux successifs. Sous-tendus tout de même par une mécanique tragique.

Ces jeunes sont à l’âge de la découverte de soi…

S. B. : Oui au premier acte il n’y a pas un adulte sur scène, on voit tous ces jeunes se poser des questions, découvrir leurs corps, vivre leurs premiers émois. Puis au deuxième acte c’est l’expérience. Et au dernier ce sont les conséquences de tout cela. Comment leurs désirs se heurtent à une société encore très conservatrice, répressive, à une éducation verrouillée, etc. C’est fou une pièce qui traverse autant de questionnements. Wedekind a une théâtralité très extravertie, il aime le mélange des genres, a écrit des chansons, des récits, des nouvelles et il pratique une écriture poétique, pleine de trous, d’ellipses, il n’est pas du genre à nous prendre par la main. Mais on le suit, car la grande question de son théâtre au fond c’est trouver l’autre. Et ça, c’est existentiel, ça nous parle. A tous.

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