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Gilets jaunes : la puissance créative

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Du au Toute la France

Des chants de manifestation, des clips à foison, des concerts, des graffitis, de la performance,
de la peinture, de la sculpture, de la littérature, le mouvement des Gilets jaunes engendre une explosion créative revendicative monumentale. Non compilée institutionnellement, non validée par les médias de masse, elle témoigne d’une effervescence populaire et d’une nécessité de créer l’histoire en dehors des canaux dominants

La partie émergée de l’iceberg, c’est un clip sur Youtube. Un titre mis en ligne en novembre dernier produit par le rappeur toulousain Kopp Johnson : Gilet Jaune. Instru efficace et dansante, refrain qui reste en tête, couplets qui reprennent les slogans du mouvement naissant : « J’ai payé les taxes (c’est trop cher !) J’ai voulu mettre de l’essence (c’est trop cher !) » ou « Macron démission ». Résultat, plus de 23 millions de vues à ce jour. C’est du fait maison. Kopp Johnson n’a même pas de label au moment de la réalisation de son tube. Ça vient d’en bas. Ce n’est pas de la musique savante qui passe sur des scènes conventionnées.

Pourtant c’est créé, mis en ligne, puis aimé en masse. Si la culture, les goûts musicaux sont un marqueur social, ici on n’est pas du côté de la classe dominante. Kopp Johnson est livreur au moment de la sortie de ce son. Les conditions de la production de cette chanson sont précaires, mais pourtant le résultat est impressionnant.

Culture de masse, conflit de classe

Le mouvement des Gilets jaunes est « un conflit de classe » comme l’affirme André Gunthert, enseignant chercheur, maître de conférences à l’EHESS et historien des cultures visuelles. C’est pour lui le « miroir de l’emballement historique des inégalités et de la concentration des profits » économiques, mais aussi culturels. Dans cette lutte, la classe dominante se défend par tous les moyens comme il l’explique dans son article Libé n’est pas Gilets jaunes.

Mais les Gilets jaunes n’en ont cure. « On lâche rien » fait partie des slogans récurrents des manifestations, occupations, actions, etc. Et pour soutenir la mobilisation et lui donner du corps, de l’âme, elle auto-produit son univers culturel. Car, et c’est ce que souligne notamment ce mouvement, il y a une crise de la représentativité. Le mouvement met explicitement en cause les politiques et les médias, mais aussi, implicitement, le monde culturel. culture de masse, conflit de classe.

Mélanges désinvoltes et joyeux

La solution des Gilets jaunes pour dépasser cette crise est de prendre les choses en mains, de s’auto-organiser, d’auto-produire, de ne pas attendre une validation, de prendre le pouvoir, ici et maintenant. Dans les faits, du côté de la culture, ça donne une explosion créative impétueuse, sauvage, prolifique. Les mélanges sont improbables, comme ce samedi d’avril où, dans les rues de Toulouse, de la jungle diffusée par une sono portative calée sur une poussette se marie involontairement avec le rythme répétitif de tambours chamaniques. à quelques encablures, un caddie de supermarché a été transformé en support pour une session d’open mic : beat hip-hop et flows variés. C’est l’Ago’rap.

Mais on trouve aussi du rock-chant de lutte avec le fameux On est là ! joué à la guitare électrique et scandé fièrement devant la police. On est loin des camions sono des syndicats qui jouent la même playlist depuis des années. Dans la Ville rose, souvent, c’est Mathieu Torres qui fait crier sa gratte dans les cortèges. Pour lui le mouvement des Gilets jaunes est une œuvre d’art à part entière, car il remplit un des rôles de l’art : « exprimer le sensible, ne pas laisser pourrir l’expression sentimentale dans les méandres de l’inconscient et lui offrir une porte de sortie ».

Avant il se définissait comme « musicien à plein temps. Aujourd’hui, je suis Gilet jaune à temps complet, j’essaye de faire avancer le collectif Aux Arts Etc., d’aider à l’organisation du mouvement sur la région toulousaine ». Ce collectif veut « enchanter, réfléchir, questionner, expérimenter, amener du débat et communiquer sur les luttes actuelles ». Il est à l’origine de plusieurs performances et actions artistiques à Toulouse dont le Haka des Mariannes, et le Massacre du printemps. Deux œuvres que l’on peut lire comme des métaphores de la lutte en cours, un combat contre la collusion entre l’argent et le pouvoir, pour plus de justice et de dignité.

 

Revendication, création, action

Ces deux créations sont symboliques de l’ensemble des œuvres conçues autour des Gilets jaunes. Elles sont dynamiques, directes et servent les revendications communes du mouvement. Le LBD40 (Lanceur de Balles de Défense) géant ou Flashball conçu par le sculpteur Raphaël de Just se place dans cette veine.

Créé de manière collaborative et ayant vocation à être brûlé, il revendique un arrêt immédiat de l’utilisation de cette arme répressive qui a mutilé plusieurs dizaines de personnes depuis novembre. Pour le Collectif Auto Média Etudiant (CAMé) qui produit un récit artistique et médiatique depuis le début du mouvement à Toulouse ceci est un trait commun du mouvement. « Ce type de messages se retrouvent à tous les niveaux, du mur à la banderole, et reprennent des thématiques propres à ce mouvement hétéroclite et protéiforme : nous retrouvons autant des revendications politiques que des messages contre les violences policières, surtout depuis le vécu de cette violence par des manifestant·es ne la connaissant pas auparavant ».

Redécoupage du sensible

En effet, la créativité est partout, conscientisée ou non. Les slogans bombés sur les murs des banques et des agences immobilières n’ont rien à envier aux travaux de Ben et du mouvement Fluxus. Les décorations des gilets portés par les Gilets jaunes sont d’une grande diversité et les photos de ces derniers sont compilés dans une revue intitulée Plein le dos. A un niveau plus large, le mouvement remet en question notre rapport à l’image. Les formes sont brutes, c’est en direct, c’est photographié, filmé, enregistré au portable et ça participe à la continuation de la lutte. Cette position de défiance et de désir de désintermédiation vis-à-vis des formes esthétiques dominantes évite la fossilisation du mouvement.

Une culture de la mobilité au service de causes populaires, une façon de renvoyer au visage du pouvoir cette notion néolibérale qui détruit des existences. Cette esthétique et ces modes de production sont politiques. Il y a un redécoupage de l’espace sensible et symbolique.

Une redéfinition qui a une généalogie. Pour le CAME, le mouvement des Gilets jaunes se place « dans la continuité de la Loi travail et de Nuit debout », pour Mathieu Torres sa conception du sensible peut se rapprocher de « plusieurs moments historiques révolutionnaires (la Commune, l’Espagne en 1936, la Révolution Française) ». Une production culturelle et artistique révolutionnaire à faire vivre, à amplifier et à ne surtout pas oublier si jamais elle s’étiole.

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