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Du placard à la vitrine : collectionneurs d’art

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Qu’est-ce qu’un collectionneur d’art ? Derrière cette appellation se cache une multitude d’individus, chaque collection étant construite en fonction de goûts personnels valorisant une passion singulière. Une accumulation d’objets fabriquant un monde qui se veut précis, ordonné, rassurant, à l’image de la thébaïde du personnage de dandy décadent Jean des Esseintes dans le roman À rebours (J. K. Huysmans). Cet inventaire d’un monde qui par essence ne peut être clos induit une forme de fétichisme de l’objet, et appelle toujours un manque qu’il faut combler.

 

Les collectionneurs se répartissent entre ceux qui sont placard (amassant des objets d’art pour leur seul plaisir)et ceux qui sont vitrine (exhibant leurs trouvailles) mais tous ont la collectionnite aiguë.” Faut-il choisir, comme l’affirme Pierre Louÿs, entre vitrine ou placard ? De nombreux collectionneurs d’art font le choix de la vitrine, offrant ainsi au public ce curieux mélange d’un savoir ordonné et d’une volonté d’enfermer son monde idéal dans des vitrines, comme un prolongement narcissique de son être.

L’image du collectionneur au XXI e siècle efface celle, fonctionnant comme une image d’Épinal, de l’amateur solitaire inondant son appartement d’œuvres chinées patiemment dans des salles de vente ou autres brocantes. Tout le monde a entendu parler de Bernard Arnault et de sa fondation Louis Vuitton, de François Pinault et de son palais vénitien, ou de Guillaume Houzé (Fondation Galeries Lafayette).

Collectionner pour collectionner ?

Une caste de millionnaires un brin tapageurs, construisant collections et musées qui vont avec, à grand renfort de bruit médiatique, et ayant un réel impact sur le marché de l’art actuel, en agissant de fait sur les cotes et valeurs des artistes concernés. Ces grands mécènes à la passion artistique défiscalisée lorgnant plutôt du côté des poids lourds contemporains comme Murakami ou Koons peuvent-ils encore être considérés comme de simples collectionneurs fortunés, mus par un syndrome de Stendhal permanent ?

Il existe pourtant une nébuleuse d’amateurs avertis et un peu timbrés qui enrichissent tout autant l’histoire de l’art, mais de façon moins spectaculaire, perpétuant ainsi une tradition de découvreurs de l’art du siècle dernier.

Exemple de cette époque frénétique, le toulousain Georges Labit. Ce dernier rassembla patiemment à la fin du XIX e siècle l’un des fonds les plus anciens d’art asiatique en France, produit de ses voyages répétés au bout du monde. Un musée fut créé en 1893, puis légué à la ville de Toulouse par son père en 1912. Enrichi au fil du temps par l’apport de plusieurs collectionneurs, d’acquisitions des conservateurs successifs et de dépôts de l’État, le
pittoresque pavillon révèle une subtile architecture aux arcatures mauresques, inspirée des villas chics des bords de mer. Entouré d’un jardin aux essences méditerranéennes, le bâtiment protège la célèbre momie égyptienne dans son sarcophage ou autres inrō et netsuke japonais ramenés des périples de ce fils d’un commerçant fortuné et despote.

L’attrait pour les civilisations lointaines, doublé d’une défiance paternelle vis-à-vis d’un Georges dispendieux (une sombre histoire de dettes lui valant une mise sous tutelle parentale) et voilà que le rejeton mal aimé et mort à 36 ans dans des circonstances troubles lègue beauté architecturale et richesse d’une collection d’art asiatique au publicque nous sommes.

Les irrévérencieux Motais de Narbonne

Mais les collectionneurs peuvent encore être de nos jours des personnages à la douce excentricité. La récente exposition de l’intégralité de la collection de Héléna et Guy Motais de Narbonne à la Fondation Bemberg, embrassant la peinture italienne et française des XVII e et XVIII e siècles, permet de brosser le portrait d’un couple passionné par la peinture d’histoire, ayant récemment donné des tableaux au musée des Beaux-Arts de Rennes ainsi qu’au musée du Louvre.

Une collection débutée dans les années 1980 dans leur appartement parisien, ce dernier étant ouvert depuis à de nombreux chercheurs et spécialistes de cette époque picturale. A la fois raisonné et construit par des coups de cœur, cet assemblage de 80 tableaux fait désormais autorité dans le monde de l’art. Un exemple de ce qu’une « vitrine » personnelle apporte à une histoire de l’art institutionnalisée à grands renforts d’experts, et emmenant avec elle la personnalité malicieuse des époux, amoureux de l’insolite débusqué dans les œuvres, également souvent choisies pour leur côté « trash » ou caravagesque.

Caracalla et autres underground compulsifs

Autre personnalité atypique illustrant un collectionneur ayant définitivement choisi la « vitrine » : Daniel Cordier, figure illustre de la Résistance, et également marchand de tableaux et grand collectionneur d’art moderne. Il est à l’origine d’une des plus grandes donations d’œuvres à l’État français, dont une grande partie est en dépôt à Toulouse, aux Abattoirs. Le musée expose, de façon permanente, sur l’une des ailes du premier étage, une partie de sa collection, dont de « l’Art Premier », l’une de ses marottes compulsée à l’extrême. Côté arts populaires, la collectionnite aiguë un peu barrée n’est pas en reste.

Le MIAM de Sète se consacre aux chineurs de l’Art Modeste, comme Bernard Belluc et ses vitrines surchargées, ou les caravanes de Di Rosa… Des collections formant un éloge des objets du quotidien et des créations inutiles, élevés au rang de l’art officiel. L’exposition CLAP ! Cinéma loves arts populaires ! à Lieu Commun en 2018 a révélé un personnage comme Pascal Saumade de la Pop galerie, se définissant comme un « collectionneur compulsif, musicien intermittent, deejay hawaiian, selekta aka Diaboloman et galeriste nomade de profession ». Une accumulation d’objets underground faisant côtoyer ex-voto mexicains, hommages à Elvis, ou affiches de cinéma du Ghana imprimées sur des sacs de farine…

Une pop culture documentée par des personnages forcément hors-normes, collectionneurs passionnés, iconoclastes, foutraques et un peu  névrotiques, comme l’on aime en tout cas les imaginer, loin des moguls de l’art contemporain, icônes d’une société rationalisée à l’extrême.

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