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Filmer les frontières

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Du au

Alors qu’un rapport de six associations, dont la
Cimade, dénonce des placements en rétention
toujours plus abusifs et un durcissement de la
politique du gouvernement vis-à-vis des migrants,
la question des frontières de l’Europe, et de la
France, nécessite d’être mise en débat. C’est ce que
fait la documentariste Elsa Putelat en parallèle de
son travail pour la Cimade au centre de rétention de
Cornebarrieu. Elle a co-réalisé deux documentaires
sur ce sujet avec le cinéaste Nicolas Dupuis :
L’Europe aux pieds des murs, et Frontière 66.

Alors qu’un rapport de six associations, dont la Cimade, dénonce des placements en rétention toujours plus abusifs et un durcissement de la politique du gouvernement vis-à-vis des migrants, la question des frontières de l’Europe, et de la France, nécessite d’être mise en débat. C’est ce que fait la documentariste Elsa Putelat en parallèle de son travail pour la Cimade au centre de rétention de Cornebarrieu. Elle a co-réalisé deux documentaires sur ce sujet avec le cinéaste Nicolas Dupuis : L’Europe aux pieds des murs, et Frontière 66.

Comment as-tu commencé à faire des films ?

A la base je travaille pour la Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués) au centre de rétention de Cornebarrieu et sur la question des frontières : Qu’est ce que ça veut dire de passer une frontière ? Quels sont leurs effets, du point de vue humain ? Je suis arrivé avec ces sujets, et je me suis dit que l’audiovisuel, le documentaire était un bon moyen pour retranscrire cette réalité. Comme les frontières sont des lieux de passage,
de transit, généralement on ne s’y arrête pas. On les traverse et on continue notre route. Pour moi le documentaire permet de s’y arrêter et de faire connaître cette réalité.

Est-ce qu’on peut dire que tu as une pratique du documentaire militante ?

Militante je ne sais pas… Mais en tout cas, engagée pour montrer une réalité. Par exemple dans L’Europe au pied des murs, c’est vraiment en allant sur place qu’on s’est rendu compte d’un certain nombre de dysfonctionnements. à la bas l’idée du film était de comprendre pourquoi les gens construisent des murs, pourquoi ils mettent ça à leurs frontières. Mais on ne pensait vraiment pas découvrir ce qu’on a découvert : les enjeux financiers, les enjeux de pouvoir, et l’ampleur de l’implication de grandes entreprises dont on connaît le nom. On a découvert aussi comment les industries militaires se sont réorientées sur le sécuritaire et sur la gestion des frontières. C’est pour ça que je dis que c’est engagé, c’est du « documentaire de réalité ». C’est-à-dire aller voir sur place ce qu’il se passe et se dire que c’est trop important pour le garder pour soi.

L’Europe au pied des murs teaser from Nicolas Dupuis on Vimeo.

Quels types de frontières y a-t-il donc en Europe et quelles sont leurs utilités ?

En fait il y a deux réalités, entre les frontières extérieures et les frontières intérieures. Ce que dit le discours officiel c’est que maintenant avec l’espace Schengen il y a une libre circulation à l’intérieur de cet espace, et il faut renforcer le contrôle sur nos frontières extérieures. Avec nos deux films on a essayé de montrer qu’il y a un renforcement des frontières extérieures et internes qui n’empêche pourtant pas les gens de passer. Les barrières, les murs arrêtent les gens un temps mais elles ont surtout un rôle symbolique, par le biais de ces édifices physiques, les gouvernements peuvent dire : « Je prends en compte la question de migration,
je construis un mur. »

Mais c’est faux parce que les routes migratoires changent et s’adaptent à l’évolution des constructions le long des frontières. Et puis ces édifices rendent les routes de plus en plus dangereuses. Les personnes passent, par la Méditerranée et ça engendre le nombre de morts que l’on connaît, ou par la frontière entre la Grèce et la Turquie, elles traversent le fleuve Evros, et des personnes meurent là aussi. Ensuite au niveau des frontières internes de l’Europe, il y a un peu un double discours qui consiste à dire que le fait de renforcer les contrôles aux frontières extérieures aurait pour conséquence une liberté de circulation à l’intérieur de la Communauté européenne, mais ce n’est pas vrai. Si on regarde à la frontière entre la France et l’Italie, on constate que de nombreuses personnes sont arrêtées, contrôlées et ne peuvent pas entrer en France. Même des mineurs, même des demandeurs d’asile. Et à la frontière espagnole également, il y a énormément de contrôles. Même si ces contrôles se font dans une bande de 20 kilomètres autour de celle-ci.

Quelle est la logique de ces contrôles maintenus ou même renforcés ?

Je pense que c’est une logique politique, une logique d’instrumentalisation des chiffres et de déshumanisation des parcours des personnes. Il y a aussi un mélange des réalités. Par exemple au moment des attentats on a eu un discours qui mêlait terrorisme et immigration, et suite à ça, la France a indiqué à la Commission européenne qu’elle allait rétablir le contrôle à ses frontières. Il y a presque eu une utilisation de ce contexte pour renforcer les contrôles liés aux migrations, et ça a amené plus d’enfermements, plus d’expulsions.

C’est quelque chose que tu as pu constater au centre de rétention de Cornebarrieu ?

Oui, il y a vraiment eu une augmentation du nombre de placements en rétention. En fait, en France, il y a une politique de contrôle au faciès et une politique d’enfermement qui est unique dans l’Union européenne ! La France n’est pas la seule à expulser bien sûr, ni à enfermer. Mais en France, il y a ce côté systématique de l’enfermement des étrangers et de l’utilisation de la rétention comme un outil de « gestion des flux ». Et c’est quelque chose qui s’est accentué depuis les attentats du Bataclan et de Marseille en octobre 2017.

Cette politique est-elle visible dans notre région ?

Oui bien sûr, dans le département des Pyrénées-Orientales, la Police aux frontières (PAF) est connue comme la Police aux frontières qui contrôle, qui place en centre de rétention, et qui expulse le plus de personnes en France.

Frontière 66 from Nicolas Dupuis on Vimeo.

Dans L’Europe au pieds des murs, tu rencontres plusieurs responsables d’ONG. Qu’est-ce qu’ils disent par rapport à ce mode de fonctionnement qui est soit inefficace, soit même parfois aberrant, comme on le voit dans Frontière 66 ? Pourrait-on faire différemment ?

Déjà, il n’y pas une solution magique. Mais on pourrait déjà réfléchir à une politique d’accueil qui soit différente et surtout avoir une discussion sur ce thème. C’est ce que dit Claire Rodier (ndlr : juriste au GISTI, Groupe d’information et de soutien des immigrés) dans L’Europe au pied des murs : il n’y a même pas de débat. C’est une politique européenne qui est faite en notre nom, mais pour autant, jamais on ne débat de la question. Est ce que l’on veut que tout cet argent soit dépensé sur les frontières et sur tout ce matériel ? Et surtout est ce que l’on est sur une construction de l’Autre comme notre ennemi ?

L’idée c’est quand même de reprendre le débat aux fondements, et de voir ce que l’on veut. D’un point de vue concret, à partir du moment où on est sur une politique d’accueil, où on est sur une autre politique de coopération et pas sur une instrumentalisation de la coopération pour négocier des accords de réadmission ou négocier des visas. Ensuite, plus les personnes ont le droit de circuler, plus elles circulent dans un sens et dans l’autre. Le fait de rendre le trajet et la régularisation si difficiles bloque les personnes. Ce qu’il faut aussi remettre en contexte, c’est le nombre de personnes qui arrivent en France et en Europe qui est minime au regard de la population européenne. Si on regarde bien les chiffres, la majeure partie des migrations se font entre pays du Sud, entre pays voisins. Donc c’est une part infime des personnes qui se risquent dans le grand voyage jusqu’à l’Union européenne.

Quelles difficultés vous avez rencontré dans la réalisation de ces deux documentaires ?

Pour L’Europe aux pieds des murs on a eu des difficultés parce que c’était très compliqué d’avoir des entretiens avec des entreprises. On a demandé des rendez-vous et des interviews à toutes les entreprises que l’on mentionnait. Certaines comme Safran, Thalès, Airbus ont soit botté en touche, soit repoussé, repoussé, pour finir par dire « non ». On a quand même réussi à filmer quelques entreprises, soit en allant sur place, soit lors de salons militaires.

Ces entreprises que tu as eu du mal à contacter, comme Airbus, Thalès, en fait, elles gagnent de l’argent grâce aux frontières ?

Oui, oui.

Et ils font quoi ? Qu’est-ce-qu’ils vendent ?

Thalès, ils sont surtout sur des systèmes de contrôle, de surveillance : des caméras, des radars. Pour Airbus c’est un peu pareil. Ils sont sur des technologies de pointe à la limite du civil et du militaire. Ce qui est assez intéressant, c’est que ces entreprises bénéficient à la fois des projets européens de recherche qui ont des lignes
budgétaires. Et en même temps, elles font partie des comités d’experts qui décident de l’attribution de ces projets. Ils sont présents dans les comités d’experts, ils ont les financements, en montant parfois des « clusters » composés de plusieurs entreprises et avec des états, et ils présentent un projet. Et puis ce qu’ils ont pu développer
grâce à ces financements, ils le vendent aux gouvernements intéressés.

C’est vraiment un mode de fonctionnement dans lequel ils sont sûrs de bénéficier sur toute la ligne. Ce qui est aussi très intéressant à dire, c’est que cette situation est arrivée, comme l’explique dans le documentaire Laura de l’Observatoire des multinationales, parce qu’à un moment donné l’Union européenne s’est retrouvée désemparée face à la question migratoire qu’elle ne savait pas gérer. Et les entreprises se sont immiscées dans cet interstice, en disant : « Ne vous inquiétez pas ! Nous on sait, on a la solution. » Une solution qui apparaissait un peu comme un solution magique

L’idée de ces documentaires, c’est de conscientiser les européens ?

C’est ça, l’idée c’est de montrer une réalité que l’on ne voit pas forcément, pour en avoir conscience, et commencer un débat sur ces questions. Savoir si on veut vraiment être dans une forteresse Europe, et se construire comme ça, en opposition, comme si les migrants, les exilés étaient des ennemis.

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