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Femmes et musique (un article qu’on aurait aimé ne pas écrire)

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Comme le célèbre personnage de Melville,
Bartleby, « on préférerait ne pas ».
On préférerait ne pas avoir à écrire sur les
« femmes et la musique », on préférerait ne pas
avoir à questionner « féminin » et « féministe »,
ne pas avoir à défendre un mot contre un autre,
juste pour en appeler le sens

Comme le célèbre personnage de Melville, Bartleby, « on préférerait ne pas ». On préférerait ne pas avoir à écrire sur les « femmes et la musique », on préférerait ne pas avoir à questionner « féminin » et « féministe », ne pas avoir à défendre un mot contre un autre, juste pour en appeler le sens

« Féminin : Être humain de sexe féminin. Féminisme : Mouvement social qui a pour objet l’émancipation de la femme, l’extension de ses droits en vue d’égaliser son statut avec celui de l’homme, en particulier dans le domaine juridique, politique, économique ». Cela fait des mois que des programmations s’affichent 100% féminines. Impossible d’y échapper. Cette tendance dont on ne peut que se réjouir, vient en contre-pied de celles « 100% masculines », plus communes, et qui ne disent pas leur nom se dissimulant sous le voile de l’habitude des disparités femmes–hommes.

Nous sommes à un moment. Un moment où des femmes se saisissent des médias et des réseaux sociaux pour dénoncer le sexisme structurel qui régit leurs professions comme leurs vies. Un moment où des programmateurs·ices sentent la nécessité de mettre en avant toutes ces femmes si peu présentes sur le devant des scènes.

C’est le moment (enfin !)

2019, c’est donc le « bon moment » selon Hervé Bordier de signer une programmation de Rio Loco ! 100% féminine, La voix des femmes, le moment de concrétiser une idée déjà dans les tuyaux depuis ces deux dernières années. « En tant que festival populaire, on se doit de donner un signal fort. L’an dernier, sur 22 artistes programmé·es, seul·es 6 étaient des femmes, il faut que les équipes soient plus vigilantes », nous confie-t-il, fixant comme objectif pour les éditions à venir la parité, au minimum.

Si louable soit cette position, elle pose tout de même la question de qui décide de ce que l’on voit et entend ? Bien qu’Hervé Bordier, directeur des musiques actuelles à Toulouse reconnaisse la nécessité d’une prise de conscience des disparités femmes–hommes et la difficulté structurelle pour les femmes d’accéder aux grandes scènes comme aux postes à responsabilité, le fait est qu’il revient à un homme de signer cette programmation et définir qui de ces musiciennes mérite ou non d’être valorisée. Pourquoi par exemple ne pas avoir poussé la logique jusqu’à inviter une femme à co-diriger cette édition ? D’ailleurs, si l’on regarde légèrement de côté et que l’on se penche sur le Metronum dont Hervé Bordier a également la charge, ne voyons-nous pas le principe de parité comme un lointain horizon, voire une douce utopie ?

C’est là que reviennent les mots à la charge. Dans cette programmation, qui rassemble des personnalités aussi diverses qu’Oum, Lisa Simone, Angélique Kidjo, Sara Hebe ou encore la toulousaine Clozee, des femmes refusent le terme « féministe » quand d’autres l’endossent volontiers et il en va de même du qualificatif « féminin ». Moonlight Benjamin, ne se retrouve pas dans le « féminisme » dont elle considère qu’il tend à rabaisser les hommes pour valoriser les femmes quand on doit agir ensemble.

Elle se réjouit de ce Rio Loco ! 100% musiciennes et parle d’un combat qui n’est pas fini : « Le combat c’est de montrer qu’on a notre place comme les hommes ont leur place. On peut être une femme, être mère et faire de la musique. On fait partie de cet univers et il est important de valoriser tout être appartenant à cet univers ». C’est dans la musique et le vaudou qu’elle a puisé sa force et a acquis la confiance nécessaire pour ne pas plier le genou, même quand le monde de la musique la cataloguait comme femme avec famille, oubliant de la considérer comme musicienne à part entière.

La musique a-t-elle un genre ?

Pour Caroline Dufau, Lila Fraysse et Maud Herrera, les toulousaines de Cocanha, si l’on peut se réjouir de festivals dédiés aux femmes, on doit rester vigilant·es à ce qu’ils ne deviennent pas des temples de la féminité, réduisant les femmes à l’expression du genre féminin. D’ailleurs, est-ce que la musique a un genre ? Pour autant, être trois femmes sur scène c’est forcément s’exposer aux représentations.

« Il y a l’image des femmes qui chantent et sont belles. Ce formatage nous questionne sur comment on se montre », souligne Lila, « on aurait envie de représenter la complexité et de nous défaire de la misogynie qu’on a intégrée, de déconstruire le regard qu’on pose sur le corps des femmes » complète Maud. Cette approche qui prend en compte la complexité s’exprime dans leur manière d’aborder la musique. Pas de manifeste, mais une musique engagée dans la valorisation de la langue occitane qu’elles font résonner en puisant dans le répertoire traditionnel tout en se laissant traverser de multiples influences actuelles et passées, convoquant ainsi de nouvelles réalités.

« Dans ce rapport à la tradition, on aurait tendance à ne pas se permettre par exemple de modifier les paroles, […] mais on était trop confrontées à des paroles misogynes, et on a fini par prendre cette liberté » raconte Lila. « Ça se faisait beaucoup dans l’histoire de ces musiques, tout comme agréger un couplet ou le déformer. Autant que les influences esthétiques sonores, il y a des influences dans les textes. […] il faut bien faire notre version à nous en allant chercher le sel de ces chants-là et en les mettant en regard avec ce qu’on a envie d’incarner et de porter sur scène » précise Caroline.

De là, quelques modifications de paroles qui semblent anodines, mais permettent de rendre visible des réalités plutôt que d’autres, comme changer les pronoms personnels d’un texte (M’an dit Martin) et ainsi convoquer l’homosexualité, ou redistribuer les rôles dans une chanson pour que les femmes retrouvent leur souveraineté. Conscientes de ce que visibiliser certaines réalités a de politique, elles ont même poussé jusqu’à poser un clitoris géant sur la pochette de leur album.

Une place à défendre

Pour Camille Mathon, directrice artistique de La Petite, association qui depuis 15 ans œuvre à l’égalité femmes-hommes et à la défense des créatrices principalement dans le domaine de l’électro et des formes émergentes, le choix est tout fait : féministe plutôt que féminine qui essentialise. Elle nous rappelle que seulement 10% des artistes programmé·es sur les scènes électro sont des femmes.

Pourtant, des artistes femmes, il y en a, et elles furent même pionnières dans les musiques électroniques, en atteste Johanna Beyer et sa Music of the spheres composée en 1938. La Petite a donc créé en 2016 le média Girls don’t cry qui met chaque jour en avant une créatrice. Mais la visibilité ne fait pas tout, les femmes ont aussi à défendre une place dans le milieu professionnel, des égalités de salaires, un égal accès aux postes à responsabilité.

L’association, signataire du manifeste “Femmes Engagées des Métiers de la Musique » (F.E.M.M.)”, paru récemment dans Télérama, mène aussi des formations pour outiller les femmes afin qu’elles puissent défendre et mener à bien leurs projets artistiques car les freins identifiés sont nombreux. « On voit concrètement peu d’évolution dans les chiffres, mais les femmes sont aujourd’hui moins seules et donc plus fortes, ça permet d’avancer ensemble, de s’épauler. » Il existe aujourd’hui des annuaires pour faciliter la programmation des musiciennes et des réseaux comme le réseau international de professionnelles de l’industrie musicale She said so qui a une antenne à Toulouse.

« Ça peut prendre du temps mais ça va bouger. C’est maintenant un peu compliqué de nier le sexisme qui existe dans la culture ». Sans refuser les catégories qui permettent aussi de penser, Camille défend une approche intersectionnelle du féminisme et souligne l’importance de militer plus généralement pour l’égalité entre les genres, les soirées Girls don’t cry programment notamment des artistes LGBTI+. Une étude intitulée : « Analyse sexuée de la programmation artistique au sein des lieux subventionnés, labellisés et conventionnés par la DRAC Occitanie » va paraître prochainement, un moyen de plus de rendre visible les disparités existant dans les milieux de la culture.

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