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Le théâtre et l’impératif du politique

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Le 18 avril dernier, Olivier Neveux était invité par la librairie Terra Nova à Toulouse pour présenter son nouvel ouvrage Contre le théâtre politique, paru aux éditions La Fabrique en mars 2019. Ce spectateur féru, professeur d’esthétique du théâtre à l’École Normale Supérieure de Lyon, publie un texte dans la lignée de ses précédents : Théâtre en lutte, le théâtre militant en France de 1960 à nos jours (La Découverte, 2007) et Politique du spectateur, les enjeux du théâtre politique aujourd’hui (La Découverte, 2013). Retours brefs et non exhaustifs sur cette soirée riche en questionnement : qu’est-ce que le mot « politique » vient faire avec le mot « théâtre » ? Quel impact a cette association sur les artistes ? Et sur les œuvres ?

Olivier neveux a choisi pour son essai un titre volontairement provocateur et ironique. Il s’amuse du doute qu’il vient semer car « dire Contre le théâtre politique, ce n’est pas dire que le théâtre n’a pas à se soucier des questions politiques. » Il nous explique qu’il ne s’agit en aucun cas de « rallier la Droite et la réaction » et précise, au passage, que « la Droite commence tôt chez [lui] » !

Source de conflits

Rapidement, il balaie tout soupçon. Non, le théâtre n’est pas, par essence, un art politique. Il s’affranchit également du célèbre et souvent revendiqué « Tout est politique ! » Ce slogan – si vital dans les années 70 pour les féministes – demande à être rediscuté à l’heure où beaucoup se revendiquent du politique. Car finalement, quand on dit « politique », de quelle politique parle t-on ? Il cite Jacques Rancière pour qui « politique » est un mot de mésentente. « La question n’est pas de se battre pour une vraie et juste définition de la politique » mais plutôt de comprendre que « ce que l’on va appeler la politique nous engage déjà politiquement ! »

Changement de cap

Retour en arrière. à l’heure où Olivier Neveux écrit sa thèse sur le théâtre militant, personne ne parle de théâtre politique et il raconte peiner à trouver un professeur pour l’accompagner dans sa recherche. « C’était à la fin du millénaire dernier, le début de celui-ci, et si j’avais quelque chose à voir qui avait vaguement trait à la politique, ça pouvait m’occuper une à deux soirées dans la semaine… Le reste du temps me permettait d’essayer de changer un peu la société ! »

Son livre naît de cet étonnant changement de conjoncture : que s’est-il passé pour qu’en tout juste 20 ans, le terme politique qui était « stigmatisant et dépréciatif pour les artistes » soit devenu un incontournable ?

Selon lui, il aurait désormais pris « un sens quasiment obligatoire ». Les artistes aujourd’hui seraient obligés de revendiquer cette attache, même si cela donne parfois, ajoute-t-il, « des exercices de gymnastiques grotesques » avec par exemple « une énième version de l’École des femmes qui aurait trait à #metoo. » Pour Olivier Neveux, « on tord les choses pour être absolument sûr que ça rentre dans les clous. » Mais cela a un impact car « ça ne laisse pas indemne de s’obliger à penser en terme d’efficacité sociale ce que l’on est en train de produire…»

Sommes-nous face à une injonction de l’État qui demanderait explicitement aux artistes de produire du théâtre politique ? Ils doivent « se légitimer par un “ arrière fond ”politique » et devenir des sortes de messagers du bien, venant apporter la bonne parole sur les scènes contemporaines, et même au-delà  (dans les écoles, prisons, etc.). Sans se poser en juge (loin de lui l’envie de venir tacler les artistes), l’auteur cherche à comprendre et tente, au fil des pages, d’étudier ce que cette nouvelle norme produit sur les scènes. Il interroge la valeur qu’a pris le politique au sein du milieu artistique et les formes qui en résultent.

Disparition du mot « création »

Dans la première partie de son livre, Olivier Neveux fouille, décortique avec une jouissive minutie, dans les politiques culturelles menées ces dernières années. Il avoue avoir « une névrose, parmi d’autres, [qui]est d’aller beaucoup lire les textes du ministère, d’écouter ce que disent les hauts fonctionnaires du Ministère de la Culture. » Que constate-t-il ? La disparition troublante du mot « art » et du mot « création » dans les discours.

L’œuvre n’est plus qu’accessoire et, ce qui est demandé aux artistes, ce sont « un certain nombre de fonctions et de missions ». Il ajoute « vous n’avez pas un artiste aujourd’hui qui ne soit programmé dans une scène nationale qui n’ai pas, à côté, à faire des ateliers en prison, dans les écoles, à l’hôpital… Cela peut être très bien par ailleurs, mais l’œuvre est quasiment devenue secondaire ! » Olivier Neveux conclut qu’« il n’y a pas de discours sur l’art, pas de discours sur les œuvres. »

L’auteur compare ce phénomène à un étau, et « cet étau a un nom : le néolibéralisme ». Le milieu culturel est lui aussi pris dans ce système et « celui-ci ne comprend rien à ce qu’il ne peut pas évaluer et à ce qui n’a pas d’investissement immédiatement rentable et productif. » Si les artistes souhaitent continuer à exister, s’ils veulent obtenir de l’argent public pour leurs créations, il est devenu obligatoire qu’ils justifient leur utilité. On assiste là à « une immense culpabilisation du monde artistique » car au fond, ce qu’on demande aux artistes c’est : « à quoi vous servez ? Il va bien falloir que vous commenciez à servir à quelque chose ? »

Pris au piège

Pour étayer ses propos, l’auteur prend un exemple précis, « un symptôme qui [l]’a beaucoup troublé au moment de la bagarre des intermittents du spectacle ». Il évoque l’enquête réalisée pour le Ministère de la Culture et de l’Économie dont le rapport indiquait que l’art et la culture contribuaient sept fois plus au PIB de notre pays que le secteur automobile.

« On a vu un monde artistique et culturel relayer avec joie cet argument en disant “ c’est formidable ! ”, comme si cela pouvait être une justification à l’art que de contribuer au PIB… » Il déplore cette dangereuse « raison d’être » et s’inquiète car « si on le dit trop fort, l’État aura tout intérêt à programmer un stand up dans la cour d’honneur d’Avignon, ça coûtera moins cher ! » Avant d’affirmer qu’« à force de ne jamais parler des formes, des œuvres, les artistes sont eux-mêmes en train de se piéger. »

Extrait de Contre le théâtre politique : « La situation est faussement paradoxale : la prolifération du vocable “ politique ” pour désigner démarches, pratiques et enjeux est inversement proportionnelle à son insignifiance – une politique sans lutte, sans organisation, sans délibération, sans perspective égalitaire, sans promesse de désordre. Sa liquidation est en cours, espère le pouvoir macroniste. Pour lui, elle est de trop. Elle s’avère inutile. Elle est finalement très “ ancien monde ”, à laisser s’exprimer les “ incompétents ”, à ne pas se laisser manager, à empêcher de tout miser sur le verdict du volontarisme individuel. »

Autre danger qui semble poindre, celui de la fin des métiers au profit des compétences. « Le néolibéralisme s’attaque aux métiers. Les compétences sont interchangeables, elles ne vous lient pas à une cohérence qui peut vous définir. Un métier vous définit. Une somme de compétences, d’autres peuvent le faire à votre place. » L’artiste doit être flexible et avoir de nombreuses casquettes dont celle d’un animateur tout terrain. Que reste-t-il de la légitimité des métiers ?

L’auteur semble excédé : « Il y a tout un discours insupportable de mépris pour les travailleurs sociaux. C’est comme si c’était les déchoir ! » Et dans le même temps, comble du paradoxe, on demande aux artistes de devenir « les supplétifs d’un secteur public en pleine déshérence. » L’enjeu n’est donc pas de hiérarchiser mais de « respecter la singularité des métiers ».

Une enquête fouillée

A travers son ouvrage, Olivier Neveux nous interpelle. Il s’inquiète que cette « sommation au monde de l’art de faire de la politique » ait été « en partie intériorisée par le monde culturel ». Mais comment faire pour refuser ces postures ? Il n’est pas dupe et sait bien que « les gens ont besoin de bouffer ». Il dénonce la paupérisation du milieu artistique mais aussi la logique entrepreneuriale et la mise en concurrence des permanentes des œuvres et des artistes.

Avec Contre le théâtre politique, l’auteur a le mérite de nous arrêter un instant dans notre course folle… Son enquête est fouillée, sa posture est celle d’un spectateur assidu et vigilant. Il explique ne pas être là pour faire « de la taxinomie » c’est-à-dire, « comme le font certains de [c]es collègues », des catégories bien rangées. Il ne se positionne pas comme « étant le détenteur de la définition de ce qui est politique et de ce qui ne l’est pas. » Il cherche à « essayer d’entendre à quelles conceptions de la politique se rapportent ces proclamations du politique. » Celles-ci étant, comme il nous le rappelle à maintes reprises, « issues du néolibéralisme ».

Et de conclure la rencontre par cette phrase de Brecht qu’il affectionne particulièrement : « On ne s’identifie pas impunément à l’adversaire » ! Car, selon Olivier Neveux, « à force de s’identifier aux raisons de l’adversaire, on commence à penser comme lui. » à méditer...

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